La démocratie représentative. Comment, pourquoi (et surtout, pour qui) ?

Comment l’élection est devenue un synonyme de démocratie et comment l’abstentionnisme est devenu un des actes les plus critiqué qui soit.

On voudrait moins ici analyser l’actualité mouvementée des élections que commencer une réflexion sur les « démocraties représentatives modernes », leurs origines et leur fonctionnement. Il s’agirait, notamment, de comprendre comment les élections se sont imposées comme le fondement de la vie démocratique de nos sociétés, alors que les régimes représentatifs modernes ont été pensés et instaurés en opposition à l’idée de démocratie ; et que le vote est aussi et surtout un outil pour les dirigeants de pacification sociale et de dépolitisation du citoyen.

Revenir sur les pensées et auteurs fondateurs de la représentation politique nous semble alors nécessaire de comprendre ce que voter signifie dans l’esprit de ceux qui l’ont théorisé à l’origine. Nous sommes bien conscient.e.s que les justifications du vote ont évolué, que l’aristocratie n’est plus la même tout comme les formes de représentation. Chaque République a apporté avec elle des modalités de représentation spécifiques, tout comme cherchent à le faire les promoteurs d’une 6ème République. Mais revenir sur ces fondements permet de rappeler que voter pour un.e représentant.e dans le cadre des présidentielles est loin d’être une évidence démocratique.

Origine du système électoral

La « démocratie représentative » est un système de gouvernement basé sur l’élection de représentant.e.s qui gouvernent à la place du peuple. L’adjectif accolé permet de la distinguer de la « démocratie directe », à laquelle elle s’oppose.

La forme de gouvernement de la « démocratie représentative moderne », que ses fondateurs opposaient à la démocratie, s’est progressivement installée en Occident au cours des Révolutions anglaise, américaine et française. Après la chute des régimes monarchiques, fallait-il instaurer une démocratie au sens grec du terme – qui la première a mis en pratique la désignation de certains dirigeants par le tirage au sort – ou une aristocratie, dans laquelle les citoyens délègueraient leur pouvoir à des représentants issus de l’élite sociale et économique par le biais d’une élection ?

« Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l‘élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. » (Rousseau, Du contrat social, III, 15.)

Les défenseurs de l’élection (Madison, Sieyes, Montesquieu) soutenaient, plutôt que l’établissement d’une démocratie, une élection permettant au peuple de se choisir une « élite naturelle » plus à même de le gouverner. Le système représentatif n’était pas conçu comme démocratique mais bien comme un régime substantiellement différent et supérieur. Le système électoral permettait alors à l’aristocratie de conserver le pouvoir.

« Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par choix est de celle de  l’aristocratie » (Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, II, 2.)

C’est donc sur la défense de ce pouvoir aristocratique que le système électoral s’est imposé. La possibilité du tirage au sort, défendue par certains penseurs de l’époque, a depuis été largement oubliée et l’élection est devenue dans l’imaginaire commun l’élément central de la « vie démocratique ». Pourtant l’élection de représentant.e.s produit au contraire une répartition du pouvoir en faveur d’une élite économique, sociale et intellectuelle.

La légitimation paradoxale de l’élection par son caractère démocratique

L’élection de représentant.e.s revient à estimer que des personnes sont plus légitimes que d’autres à détenir un pouvoir de décision. De fait, nos « choix » ne viennent que ratifier des positions de pouvoir déjà en place. Ce n’est pas n’importe qui qui peut prétendre accéder au pouvoir par l’élection. Les “représentants” ne sont pas “représentatifs” du peuple, puisqu’ils s’en distinguent nécessairement pour être élus. Du coup la représentation produit une mise à distance entre représentants dotés de pouvoir et représentés passifs.

Pourquoi perçoit-on encore, dans ce cas, l’élection démocratique comme le moment démocratique par excellence ? Il faut comprendre que historiquement, l’élection n’est pas naturellement le fondement de la démocratie, mais une construction résultant d’une volonté politique. L’extension du suffrage, surtout à partir du XIXe siècle, permet la déligitimation des autres formes d’actions et d’expressions politiques. Vous pouvez voter, pas la peine de venir manifester, ou de réclamer quoique ce soit, entre les élections ! C’est un outil de pacification sociale, qui se donne le privilège de décider ce qui est légitime de faire et de demander, au sein de la « démocratie représentative ». Le vote (et les campagnes de pub qui ont déjà commencé à nous harceler n’en sont que la preuve la plus évidente) devient important, voire sacré.

Pour cela, il a fallu l’accompagner d’une série de mesures pour valoriser tout ce qui entoure le processus du vote, en faire un moment à part :  faire du bureau de vote un endroit sanctuarisé, pacifié, séparé du reste de la société, en interdisant les regroupements,les clameurs, les armes, l’état d’ivresse … L’acte de vote est mis à l’abri des pressions et des violences sociales ou politiques A l’école, on éduque les futurs citoyens à l’importance du vote. Dans les manuels scolaires, on oppose ainsi les formes « primitives » d’actions politiques (notamment la violence) à l’acte rationnel et digne du vote. Le vote permet d’opposer aux revendications actives une logique d’adhésion silencieuse. Les citoyens sont réduits à accepter ce qui est proposé par les élites élues. L’action politique est réduite à un acte très précis dans le temps et l’espace, et n’est pas acceptée sous n’importe quelle autre forme. Le vote s’impose ainsi comme la forme légitime sinon exclusive de la participation citoyenne à la politique.

Il ne tient qu’à nous de se réapproprier d’autres formes d’actions politiques et de rappeler que l’élection de « représentant.e.s » est tout sauf un moment de démocratie.

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